Après le techno-fascisme arrive Babel. La séquence est presque parfaite. Tout d’abord le progressisme séculier a trouvé sa formule pour exorciser tout ce qui échappe au langage des droits universels, puis vient la rive religieuse, plus subtile et peut-être plus efficace : celle qui ne parle pas de techno-fascisme, mais de nouveau de Babel. Il n’accuse pas frontalement la technique d’être fasciste, mais il la place dans un choix spirituel : soit elle devient instrument de fraternité, de paix, de garde et de bien commun, soit elle se transforme en hybris, domination, efficacité inhumaine, tour vouée à s’effondrer.

C’est là le point décisif de la première encyclique du Saint-Père Léon XIV, Magnifica Humanitas. Ce serait une erreur de la traiter comme un texte purement anti-technologique. L’encyclique est plus sage : elle reconnaît que la technique n’est pas en soi ennemie de l’homme, elle la définit comme un fait profondément humain, lié à l’autonomie et à la liberté ; elle admet que le développement technologique a amélioré les conditions de vie de l’humanité ; affirme même que les découvertes scientifiques sont un talent à exploiter. Donc non : Magnifica Humanitas ne dit pas « arrêtez la technique ». Elle fait quelque chose de plus profond. Il l’accepte, mais seulement après l’avoir soustraite à la catégorie de la puissance.

La technique est bonne si elle soigne, connecte, éduque, protège, inclut, alphabétise, réduit les dommages, garde la maison commune et se laisse gouverner par des critères moraux de justice, de fraternité et de paix. Il devient au contraire Babel lorsqu’il construit la verticalité, la souveraineté, l’accélération, l’autonomie stratégique, la dissuasion, la supériorité industrielle, le commandement. Tout compte fait, telle est la morale du conte de la longue encyclique publiée par le Saint-Siège le 15 mai 2026. À première vue, l’encyclique ne veut pas condamner la technologie tout courte, mais est sur la « garde de la personne humaine au temps de l’intelligence artificielle ». Pourtant, la structure symbolique utilisée dans l’ouverture est nette : « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui devant un choix décisif : élever une nouvelle tour de Babel ou édifier la ville où Dieu et l’humanité habitent ensemble ». L’appel à ce choix historique sonne beaucoup comme un avertissement. D’une part Babel, œuvre humaine grandiose condamnée par la colère de Dieu. D’autre part Jérusalem, ville reconstruite dans la communion avec Dieu. Le choix n’est donc pas fait entre l’arriération et le développement, ni entre la dépendance et la souveraineté : il est fait entre orgueil et soumission, entre ville des hommes et royaume de Dieu.

Là est le cœur de toute l’opération. La question technique se traduit en question morale. La question cesse d’être : quelle civilisation contrôlera l’IA ? Qui possédera les centres de données, fabriquera les puces et donnera une autonomie stratégique à son espace politique ? Et il devient : cette technologie protège la dignité ? Inclut-elle les fragiles ? A-t-on besoin de paix ? Ce sont des questions légitimes. Mais au moment où l’Europe est déjà en retard, déjà dépendante, déjà incapable de se penser comme puissance, elles risquent de devenir un frein de plus.

Le problème européen – comme nous l’avons déjà dit – n’est pas un excès de technique, mais l’absence d’une politique souveraine. Nous n’avons pas trop de centres de données, nous en avons peu. Nous n’avons pas trop d’industries militaires, nous en avons trop peu et trop fragmentées. Nous n’avons pas trop d’énergie, nous en importons à un prix élevé. Nous n’avons pas trop d’énergie nucléaire, nous l’avons diabolisée pendant des décennies. Pourtant, dans le lexique de Magnifica Humanitas, le principal danger semble toujours être l’excès : de pouvoir, d’efficacité, de domination, de force. L’encyclique prend un vrai point de vue lorsqu’elle observe que le pouvoir technologique est aujourd’hui entre les mains d’acteurs privés transnationaux souvent plus forts que de nombreux gouvernements, et que la technique n’est pas neutre car elle prend le visage de ceux qui la pensent, la financent et l’utilisent. Très bien. Mais de cette intuition devrait découler une conclusion opposée : si la technique n’est pas neutre, il faut la conquérir. Si le pouvoir technologique est privé et transnational, il faut reconstruire la souveraineté publique, nationale, continentale. Magnifica Humanitas choisit au contraire une autre voie : le discernement communautaire. Discerner, orienter, accompagner, garder. Mais dans le siècle de l’intelligence artificielle et de la guerre hybride, dire « discernement » n’est pas neutre : c’est déjà en soi un choix de terrain.

La partie la plus explicitement politique de l’encyclique concerne la guerre. Qui Magnifica Humanitas met en cause le réarmement, l’industrie de la guerre, l’IA militaire, la dissuasion, la logique ami-ennemi, et réduit la théorie de la guerre juste à un droit à la légitime défense entendue au sens le plus strict. C’est le moment où la grammaire religieuse s’ancre dans le pacifisme progressiste mondial. Personne ne peut nier que l’automatisation de la guerre pose des problèmes réels. Mais le monde ne devient pas moins dur si nous choisissons d’en parler avec des mots plus doux. Les puissances ne cessent de s’armer parce que nous relançons le dialogue et le pardon. Les drones ne disparaissent pas du champ de bataille parce que nous répétons qu’aucun algorithme ne peut rendre la guerre moralement acceptable. Magnifica Humanitas parle comme si la tâche principale était d’empêcher la puissance de devenir dominante. Mais l’Europe est confrontée au problème inverse : empêcher son impuissance de devenir le destin. La Chine ne renoncera pas à l’intelligence artificielle militaire par respect pour notre inquiétude morale. Les États-Unis ne cesseront pas de fusionner la grande technologie, la défense et l’industrie stratégique parce que nous craignons le châtiment de Dieu.

C’est ici que se manifeste la convergence la plus profonde entre le christianisme social, l’universalisme humanitaire et le progressisme réglementaire. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques, mais de voir comment, face à l’accélération technologique, ils finissent souvent par converger vers le même dispositif : méfiance et suspicion envers la force, centralité des derniers comme critère de jugement, primauté du dialogue sur le conflit, de la vulnérabilité sur la grandeur.

Le progressisme appelle « techno-fascisme » toute énergie vitale qui ne passe pas par son vocabulaire de droits et gouvernance. L’encyclique appelle « Babel » toute puissance technique qui ne se laisse pas subordonner au lexique de fraternité et de bien commun. Les registres sont différents, la structure est la même : neutraliser la possibilité que la civilisation européenne revienne à se penser non seulement comme un espace à conserver, mais comme une forme à affirmer.

Il y a ensuite le passage sur Tolkien. L’encyclique l’utilise pour évoquer la responsabilité quotidienne, le soin de son propre champ contre les grandes marées du monde. Tolkien est rappelé non pas pour évoquer la guerre nécessaire, le serment, la garde armée du monde, mais pour adoucir la technique dans une éthique de la limite. Pas Aragorn, pas l’épée reforgée, pas les murs à défendre : la petite fidélité quotidienne comme grammaire anti-hybris. Un message adressé à cette droite conservatrice qui aime la terre mais se méfie de l’acier, parle de racines mais oublie les infrastructures. Une civilisation avec une âme et sans technique, cependant, ne devient qu’un prêche impuissant. La véritable alternative n’est donc pas entre Babel et Jérusalem. C’est entre celui qui construit l’avenir et celui qui le subit ; entre celui qui transforme la technique en puissance formée et celui qui la réduit à un objet de discernement infini ; entre celui qui possède des infrastructures, de l’énergie et une capacité militaire et celui qui ne possède qu’un vocabulaire moral pour commenter sa propre dépendance. Mais nous, les citadins du désert, préférons ceux de l’homo europeaus. Mais surtout, choisissons une spiritualité qui ne demande pas la soumission mais l’élévation.

Une ville sans murs, comme une nation sans frontières, n’est rien d’autre qu’une invitation à l’invasion. Le siècle qui vient ne sera pas décidé par les plus capables de discernement communautaire. Il sera décidé par ceux qui contrôleront l’énergie, la technologie, l’industrie, les données, l’espace, l’IA et les capacités militaires. Si l’Europe affronte ce passage avec la seule théologie de la limite, elle sera gouvernée par celui qui établit la limite après avoir conquis les moyens de l’imposer. La technique sans âme est domination. Mais l’âme sans technique est impuissance. Et l’impuissance, dans l’histoire, n’a jamais sauvé aucune civilisation.

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