Il a suffi que Bruxelles prononce, avec un retard énorme et encore mille précautions, trois mots élémentaires – Made in Europe – pour que les autres grandes puissances économiques commencent immédiatement à s’énerver. La Chine a lancé son premier avertissement contre l’Industrial Accelerator Act, le nouveau plan européen d’accélération industrielle présenté par la Commission le 4 mars. Le message de Pékin est clair : pas de discrimination à l’encontre des entreprises chinoises, pas de clauses protectionnistes, pas d’obstacles pour les investisseurs du Dragon. Traduction : L’Europe peut parler d’autonomie stratégique autant qu’elle le veut, tant qu’elle reste un marché ouvert pour les marchandises, les capitaux et les filières des autres.

Le plan européen, qui fait actuellement l’objet d’un débat entre le Parlement et le Conseil, vise à soutenir la demande de technologies et de produits à faible émission de carbone fabriqués dans l’UE en renforçant la fabrication, en simplifiant les autorisations et en introduisant des exigences « Made in EU ». Dans les marchés publics et les systèmes d’aide publique. Il ne s’agit pas d’une révolution autarcique, et encore moins d’un virage protectionniste accompli. Il s’agit, bien plus modestement, de la tentative d’utiliser l’argent public européen pour favoriser au moins en partie l’industrie, l’emploi et les chaînes de production européennes. La Commission le présente comme un outil pour renforcer les marchés pilotes du « Made in EU » et réduire les dépendances dans les secteurs stratégiques.

Les secteurs concernés sont ceux qui jouent un rôle décisif dans la concurrence industrielle contemporaine : voitures électriques, batteries, photovoltaïque, matières premières critiques, acier, ciment, aluminium, éolien, électrolyseurs. Non pas des détails marginaux, mais le cœur de la nouvelle économie productive. Comme nous l’avons souvent répété, c’est là que se joue la souveraineté réelle, pas dans les déclarations solennelles ou dans les postures « anti » quoi que ce soit. Parce que sans acier, énergie, batteries, composants, technologies, industrie lourde et capacité de fabrication, l’Europe peut approuver toutes les stratégies qu’elle veut : elle restera dépendante de ceux qui produisent réellement.

Pékin l’a très bien compris. Le ministère chinois du commerce a accusé la loi sur l’accélérateur industriel d’introduire des « barrières à l’investissement » et des formes de « discrimination institutionnelle », affirmant que ce texte imposerait des restrictions aux investissements étrangers dans quatre secteurs émergents : les batteries, les véhicules électriques, photovoltaïque et matières premières critiques. La Chine a également contesté les clauses d’origine européenne dans les marchés publics et les régimes de soutien, menaçant de prendre des contre-mesures si l’UE devait agir au détriment des intérêts des entreprises chinoises.

La scène a quelque chose de paradoxal. La Chine, une puissance qui a construit sa propre ascension industrielle grâce à la planification gouvernementale, aux subventions, à la protection du marché intérieur, au contrôle des chaînes d’approvisionnement et à une stratégie nationale à long terme, accuse maintenant l’Europe de protectionnisme parce que Bruxelles tente timidement de défendre ce qui reste de sa base productive. Il défend le libre marché dans la mesure où il défend un avantage acquis. Pékin veut que l’Europe reste ouverte dans les secteurs où les entreprises chinoises sont déjà très fortes, souvent dominantes, et où le Vieux continent a payé des années de naïveté mondialiste.

Mais la Chine n’est pas seule à observer ce changement de rythme avec agacement. Les États-Unis eux aussi, sur le front militaire et industriel, ont déjà fait comprendre qu’ils n’appréciaient pas trop des clauses favorables au « Made in Europe ». Washington veut que l’Europe dépense plus, se réarme, augmente ses budgets de défense, soutienne l’Ukraine, maintienne le front occidental. Mais cette demande change de ton lorsque les dépenses européennes risquent de renforcer les industries européennes plutôt que les chaînes d’approvisionnement américaines. Washington n’apprécie l’autonomie européenne que tant qu’elle coïncide avec l’achat d’armes, d’énergie, de technologie et de systèmes américains.

C’est là le véritable enjeu politique : l’Europe est encouragée à être « responsable » lorsqu’elle doit payer. Elle est rappelée à la commande lorsqu’elle essaie de produire. Il doit acheter du gaz liquéfié américain, importer des composants chinois, s’appuyer sur le cloud américain, dépendre de batteries asiatiques, rester dans l’architecture militaire atlantique. Mais dès qu’elle tente de transformer les marchés publics, les incitations et les investissements publics en outils pour reconstruire sa propre capacité industrielle, c’est le prétexte du protectionnisme qui apparaît.

En fait, l’Industrial Accelerator Act vient après une longue série de gifles géopolitiques. Le COVID a révélé la fragilité sanitaire et pharmaceutique de l’Europe. La guerre en Ukraine a montré la dépendance énergétique, militaire et technologique. Les crises sur les routes commerciales, de la mer Rouge au détroit d’Ormuz, nous ont rappelé que la mondialisation fonctionne tant que quelqu’un assure le passage des marchandises. La nouvelle politique américaine de Donald Trump, plus dure envers les alliés européens et plus explicitement centrée sur l’intérêt national américain, a complété le tableau. L’Europe a découvert tardivement une vérité simple : dans le monde des puissances, ceux qui ne contrôlent pas l’industrie, l’énergie et la défense restent un grand consommateur sous tutelle.

Le problème est que Bruxelles semble n’en avoir compris qu’à moitié. L’Industrial Accelerator Act va dans la bonne direction, mais il reste piégé par le lexique communautaire de « transition verte », de « compétitivité durable », de « résilience » et de « marchés moteurs ». Il manque encore un mot plus dur et plus vrai : la puissance. Car il ne s’agit pas seulement de produire des panneaux solaires plus propres ou des batteries plus compétitives. La question est de savoir si l’Europe veut continuer à être un espace réglementaire, normatif et pauvre en usines, ou redevenir un sujet historique capable de défendre le travail, la production, la technologie et l’autonomie.

La Commission admet elle-même que l’acte découle également des recommandations du rapport Draghi et introduit des exigences « Made in EU » et/ou à faible émission de carbone dans les marchés publics et les systèmes de soutien public. Stéphane Séjourné l’a présenté comme un changement de doctrine, nécessaire pour renforcer les chaînes d’approvisionnement résilientes dans les secteurs stratégiques. La représentation de la Commission en Allemagne a explicitement évoqué le fait que l’argent public serait canalisé vers la production européenne, ce qui réduirait les dépendances et renforcerait la sécurité économique et la souveraineté.

C’est précisément ce qui dérange : non pas que l’Europe se ferme soudainement, mais qu’elle peut cesser d’être naïve. La Chine et les États-Unis n’ont jamais eu de difficultés à défendre leurs propres chaînes d’approvisionnement. Pékin planifie. Washington subventionne, protège, impose, sanctionne, achète américain quand il le faut. Seule l’Europe a continué pendant des années à se raconter la fable du marché ouvert comme destinée morale, jusqu’à ce qu’elle découvre que les autres utilisaient le libre-échange comme un outil et non pas comme une religion.

L’avertissement chinois devrait donc être lu à l’envers. Si Pékin menace de riposter, cela signifie que le sujet est réel. Si Washington craint des clauses favorables au « Made in Europe », cela signifie que l’enjeu n’est pas symbolique. Si les deux grands pôles externes réagissent, cela signifie que même une timide préférence industrielle européenne peut modifier des équilibres établis. Le problème, c’est de savoir si Bruxelles aura la force d’aller jusqu’au bout ou si, comme souvent, elle va tout édulcorer au nom du compromis, de la compatibilité, du dialogue et de la peur de décevoir quelqu’un.

Le « Made in Europe » n’est pas un scandale protectionniste : c’est le minimum syndical d’une civilisation industrielle qui veut encore exister. Le scandale est que l’on en parle seulement maintenant, après avoir livré d’énormes pièces de la transition verte à la Chine, des segments décisifs de la défense aux États-Unis, l’énergie et les matières premières aux crises internationales, des productions entières à la délocalisation. L’Europe a trop longtemps été le continent qui régit ce que d’autres pays produisaient ; aujourd’hui, elle tente timidement de redevenir productrice. Et en effet, ponctuellement, arrivent les rappels à l’ordre.

Le message de Pékin et de Washington est presque identique, même s’il est exprimé dans des langages différents : l’Europe peut être alliée, client, marché, plate-forme réglementaire, espace de consommation. Mais il ne doit pas devenir trop autonome. Il ne doit pas protéger trop ses industries. Elle ne doit pas trop utiliser ses deniers publics pour elle-même. Il n’a pas besoin de se rappeler que souveraineté, travail et production sont la même chose.

C’est pourquoi cette affaire dépasse le cadre du plan industriel. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond sur la place de l’Europe dans le monde. Quand le vieux continent reste ouvert, dépendant et désarmé, tout le monde le loue. Lorsqu’il essaie à peine de défendre ses usines, tout le monde découvre soudain les dangers du protectionnisme. La vérité est moins élégante : le monde des puissances ne supporte pas une Europe autonome. C’est peut-être pour cela que l’Europe devrait commencer à le devenir.

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