Les places africaines s’embrasent à nouveau sur la longue vague des tensions migratoires. Dimanche dernier au Ghana, des centaines de manifestants sont descendus dans les rues d’Accra en criant « Nigérians Must Go », demandant l’expulsion des citoyens nigérians du pays. Sur les panneaux : « Assez d’enlèvements », « Arrêtons la prostitution de masse », « Fin des meurtres rituels ». Le peuple, exaspéré, accuse les immigrés nigérians d’alimenter l’insécurité, la dégradation morale et les déséquilibres économiques.

Parmi les accusations les plus répandues : trafic d’êtres humains, cyberfraude, domination du commerce local et même rituels occultes. Un manifestant a déclaré : « Tu ne peux pas venir dans le pays de quelqu’un d’autre et faire ce que tu veux », tandis que d’autres dénonçaient la présence d’un soi-disant « Roi Igbo » au Ghana – figure symbolique qui, pour les critiques, représenterait une menace à l’identité nationale. Cette figure, appelée Eze Ndigbo, est un chef traditionnel qui représente culturellement la diaspora Igbo au Ghana. Il s’agit d’un rôle symbolique, sans aucune reconnaissance juridique de la part de l’État ghanéen, mais qui conserve une forte charge identitaire au sein de la communauté nigériane. Et c’est précisément ce symbolisme qui a déclenché des réactions enragées de la part de certains groupes locaux, qui voient dans l’influence croissante des Igbo une sorte de « colonisation silencieuse ».

La réaction officielle a cependant été prudente.

La Commission des Nigérians en diaspora (NIDCOM), par l’intermédiaire de la présidente Abike Dabiri-Erewa, a appelé au calme : « Les Nigérians et les Ghanéens sont comme des frères siamois. Les tensions doivent être résolues par le dialogue, pas par la violence ». Le ministère nigérian des Affaires étrangères, par la voix du porte-parole Kimiebi Ebienfa, a également assuré que « la question sera gérée diplomatiquement », tandis que l’ambassade ghanéenne à Abuja a nié toute attaque en cours contre des citoyens ou des propriétés nigérianes.

NIDCOM a également démenti avec force les vidéos circulant en ligne sur de prétendues destructions de magasins appartenant à des Nigériens, en les marquant comme fake news : 

« Il n’y a aucune preuve d’attaques physiques ou de dommages aux propriétés. Nous invitons tout le monde à la prudence. »

Même les Nigérians résidant au Ghana ont tendance à minimiser. Ezikpe Ukaku, commerçant à Kasoa, a déclaré : « Nous ne nous sentons pas menacés.  Les vidéos en ligne sont anciennes ou manipulées. La protestation semble orchestrée par ceux qui veulent créer de la tension. » Selon lui, malgré certaines critiques liées à des épisodes d’exploitation et de prostitution, de nombreux criminels locaux sont ignorés, tandis que les Nigérians deviennent la cible commode.

Les tensions entre le Ghana et le Nigeria ne sont pas nouveaux.

En 1969, le Ghana a expulsé 140000 Nigérians avec l’infâme Alien Compliance Order, officiellement pour des raisons économiques. En 1983, le Nigeria a répondu par l’expulsion de plus de deux millions d’étrangers, dont environ un million de Ghanéens. C’est de cet épisode que naît le fameux « Ghana Must Go », devenu aussi le nom des valises avec lesquelles les ghanéens ont été contraints à fuir.

Depuis les années 1990, les relations se sont stabilisées sous le parapluie de la CEDEAO (ECOWAS), qui promeut la libre circulation et l’intégration régionale. Mais comme toujours, en temps de crise économique et d’inflation galopante, le sentiment de haine revient. Jusqu’à présent, Aucun communiqué officiel n’a été publié par le gouvernement ghanéen, tandis que du côté nigérian il n’y a pas de réactions institutionnelles. Cependant, la protestation a déjà attiré l’attention internationale, soulevant des inquiétudes quant à un éventuel affrontement diplomatique entre les deux pays.

Alors que l’élite politique prêche la paix et la fraternité entre « pays frères », le peuple ghanéen semble avoir une vision différente.

Dans une Afrique de l’Ouest marquée par l’insécurité, le trafic illicite et la pauvreté généralisée, l’idée d’une « communauté africaine unie » risque de rester un rêve utopique. La vérité est que les identités ethniques sont encore fortement enracinées, et tout déséquilibre – réel ou perçu – peut se transformer en étincelle. Dans un monde qui cherche à exporter le mondialisme aussi en Afrique, les manifestations d’Accra nous rappellent une chose : les peuples n’oublient pas, et d’abord ou veulent reprendre leur propre espace. La gauche africaine appelle au dialogue et à la coopération. Mais le peuple semble avoir une idée différente : d’abord le Ghana, puis tout le reste.

Laisser un commentaire

Tendances

En savoir plus sur observateurdissident.fr

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture