Il y a un mot qui revient avec insistance chaque fois qu’un parti identitaire gagne du terrain : « normalisation ». C’est le mantra répété par les grands médias, par les commentateurs, par les vieux outils du centrisme : « pour gouverner il faut se modérer », « pour devenir fiable il faut aplatir les angles ». Mais qu’est-ce qui se cache vraiment derrière cette narration ? Et surtout : cela fonctionne-t-il vraiment ?

Le Rassemblement National de Marine Le Pen, aujourd’hui en tête des sondages en France, a engagé une société pour surveiller l’activité en ligne de ses militants et candidats. Objectif : éviter des embarras futurs. Un commentaire hors ligne sur le conflit israélo-palestinien, une blague gênante sur l’immigration ou le genre, un like à un mème « faux » – tout peut coûter cher. En bref, on espionne la pensée des siens, on enregistre à l’avance les « déviations« , on flaire le dissentiment interne. Tout pour ne pas « heurter la sensibilité » du pouvoir constitué, en vue de cette consécration finale : la légitimation institutionnelle. Mais cette opération garantit-elle vraiment le succès ? Ou, plus simplement, conduit-elle à la dénaturation politique ?

Or, il est évident qu’une certaine dose de realpolitik est nécessaire. Gouverner implique des compromis, des rapports de force, du pragmatisme. Mais cela n’a rien à voir avec l’imposition d’un conformisme stérile. Le vrai problème surgit quand le pragmatisme se transforme en autocensure idéologique. Quand, pour éviter de « bouleverser » le système, on cesse de dire ce que l’on est. Pourtant il y a des domaines – comme le réarmement ou le retour au nucléaire – où on a démontré qu’on peut être à la fois radical et pragmatique. Des positions autrefois taboues sont aujourd’hui enfin discutées à l’échelle nationale. Ce n’est donc pas l’intransigeance qui fait obstacle au gouvernement, mais la peur de paraître trop différent.

Le nœud central est simple : gouverner est un moyen, pas une fin.

Si le prix du pouvoir est l’autocensure, l’abjuration du passé, la répression interne de la dissidence, alors nous ne sommes pas face à une conquête, mais à une reddition. Ce n’est pas une hégémonie alternative, c’est la perpétuation du paradigme dominant, seulement avec un visage plus « patriotique ». Et alors vient le doute : n’est-ce pas que le système, plus qu’il accepte les nouveaux arrivants, les englobe pour les neutraliser ? D’abord, il les force à « se nettoyer », puis il les consomme et les vide.

Et à la fin il ne reste que des coquilles vides, incapables de parler vraiment à leur peuple. Ceux qui défendent ces formes de surveillance interne – comme celle adoptée par le Rassemblement National – invoquent souvent la nécessité du « sérieux », de la « fiabilité », de la « discipline ». Mais ici on risque de confondre la discipline du militantisme conscient avec l’autocensure du conformisme. Ce n’est pas la même chose. Adopter une véritable posture militante, c’est incarner la « rupture » avec le système de valeurs que l’on veut défier. Le vrai militantisme ne se mesure pas à l’adaptation, mais à la capacité de s’insérer consciemment dans le conflit d’époque – pour le dire comme Locke – de l’histoire.

Il ne s’agit pas de « ne pas déranger le manœuvres », mais de choisir un front, et de combattre avec cohérence, même à long terme. Cette discipline – celle de ceux qui se sentent appelés à accomplir un destin – n’a rien à voir avec la peur de faire des tweets erronés ou d’avoir l’air « non alignés ». C’est une forme d’ordre intérieur, pas un masque imposé d’en haut pour ne pas troubler les bons salons. C’est la différence entre le troupeau et la milice consciente qui connaît sa mission dans l’histoire. Surveiller et espionner ses cadres pour éviter les glissements médiatiques est une forme de faiblesse, pas de force. Les partis qui aspirent à un rôle historique doivent éduquer et forger des caractères, pas filtrer des profils.

Entre-temps, le Rassemblement national a de nouveau été pris pour cible par la magistrature :

Le siège national du parti a été perquisitionné le 9 juillet dans le cadre d’une enquête judiciaire sur la gestion des fonds publics liés aux assistants parlementaires européens. Un coup symbolique – et peut-être pas seulement – qui arrive au moment même où le parti cherche à paraître plus « respectable » aux yeux de l’establishment français et international. Mais cela prouve, une fois de plus, qu’aucun maquillage communicatif ne protège vraiment ceux qui sont perçus comme ennemis du système.

Il faut une réflexion profonde. Qui veut vraiment changer les choses doit renoncer à l’obsession de la « respectabilité ».

Vous devez arrêter de demander la permission. La véritable légitimation ne s’obtient pas en s’agenouillant devant les gardiens de l’ancien ordre, mais en confirmant – et aiguisant – son identité. Être « radical » n’est pas un défaut. C’est la condition pour être cohérent. Pour cela, espionner ses propres militants, faire taire les voix gênantes, se camoufler dans le système n’est pas seulement inutile : c’est contre-productif. Parce que celui qui a soif de vérité reconnaît immédiatement l’odeur du compromis.

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