Le Japon a redémarré le réacteur n° 6 de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, la plus grande au monde en termes de capacité installée. Elle est exploitée par la Tokyo Electric Power Company, la même entreprise qui contrôlait la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi lors de la catastrophe de 2011. Cette décision revêt une importance symbolique indéniable : le pays qui a payé le prix politique et psychologique le plus élevé de l’accident nucléaire a décidé de revenir à l’énergie nucléaire. Il s’agit d’une déclaration d’intention et d’une stratégie que nous aurions tout intérêt à prendre en compte.
En mars 2011, un séisme de magnitude 9,0 et le tsunami qui s’en est suivi ont provoqué la fusion du cœur de trois réacteurs de Fukushima. Le Japon a progressivement fermé ses 54 centrales nucléaires. L’opinion publique s’est divisée, la confiance s’est effondrée et l’énergie nucléaire, autrefois pilier énergétique, est devenue un sujet politique tabou. Quinze ans plus tard, Tokyo ne se remet pas de ce traumatisme : elle l’assimile. Depuis 2012, le pays a mis en place une autorité de régulation indépendante, imposé des normes de sécurité parmi les plus strictes au monde et sollicité des milliards d’euros d’investissements pour moderniser les centrales et les adapter aux nouvelles normes de sécurité parasismique et de tsunami. À Kashiwazaki-Kariwa, des murs de protection de 15 mètres de haut ont été construits, des portes étanches installées et des systèmes d’urgence redondants mis en place. Le redémarrage du réacteur n° 6, après un bref arrêt technique dû à une alarme sur les barres de contrôle, est l’aboutissement d’un processus long et coûteux. Il ne s’agit pas d’un retour en arrière. C’est une énergie nucléaire différente, plus maîtrisée, plus onéreuse, mais aussi plus robuste.
Avant 2011, l’énergie nucléaire couvrait près de 30 % des besoins en électricité du Japon. Aujourd’hui, cette part est tombée à 8,5 %. L’objectif du gouvernement est de la ramener à environ 20 % d’ici 2040. Cette stratégie met en balance le risque et les besoins « historiques » du Japon : un pays pauvre en ressources naturelles qui doit importer la quasi-totalité de ses combustibles fossiles. L’explosion des coûts de l’énergie après 2022 a pesé sur les ménages et les entreprises, tandis que la demande a augmenté : centres de données, semi-conducteurs, intelligence artificielle, industrie de pointe. L’électricité n’est pas un bien neutre, mais la base matérielle de l’énergie industrielle.
Dans ce contexte, l’énergie nucléaire retrouve sa vocation première : celle de productrice majeure de valeur ajoutée. Production continue, forte densité énergétique, faibles émissions directes. Une infrastructure pérenne. Si les protestations et les craintes persistent, le débat japonais se fait plus pragmatique : les sondages révèlent un rééquilibrage progressif de l’opinion publique, notamment chez les jeunes.
Le défi nucléaire n’est pas seulement technologique : il est culturel. Il implique la capacité d’une nation à penser à long terme, à accepter la complexité, à se libérer de la logique infantile du consumérisme, de la désindustrialisation et d’un refus systématique. Le redémarrage de Kashiwazaki-Kariwa ne met pas fin à l’histoire de Fukushima. Il la transcende. Il transforme une blessure en expérience. Et il rappelle à l’Europe que la souveraineté énergétique ne se construit pas sur de bonnes intentions, mais sur des centrales électriques, des réseaux, une expertise et des décisions politiques claires. Ceux qui craignent chaque grand projet craignent, en fin de compte, toute grande responsabilité.






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