Dans la société organique médiévale, la division tripartite des ordres sociaux s’est manifestée pour la dernière fois de l’histoire. Le clergé (les orateurs) était responsable du salut des âmes. La classe chevaleresque (les bellatores) assurait la protection armée de la société. Enfin, les laboratores se consacraient à la production économique. Les chevaliers étaient formés à la Sippe, une famille élargie où les fils cadets de la noblesse, sans héritage réservé à l’aîné, étaient initiés au métier des armes. Avec la fin du Moyen Âge et l’émergence de forces majeures – telles que l’humanisme –, les derniers guerriers disparurent au profit des soldats, c’est-à-dire ceux qui combattent pour de l’argent. De l’épée noble, ils passèrent à l’arc, puis aux armes à feu qui permettaient d’éviter l’affrontement direct avec l’adversaire, une règle chevaleresque fondée sur le courage et l’honneur. Dès lors, être guerrier est devenu une caractéristique spirituelle et mentale, un état d’esprit réservé aux hommes d’exception.

Selon Jung, le Guerrier est un archétype de transformation, présent dans l’inconscient collectif, et se manifeste par des schémas comportementaux qui caractérisent les cycles de la vie. Cet archétype représente le temps du courage, de la discipline et de la noblesse d’esprit, la lutte pour les valeurs éternelles, et, dans son aspect sombre, la rigidité et la violence.

Dans la société nutritive de l’apparence narcissique et de la consommation compulsive de nourriture et d’objets, se comporter comme des guerriers est exclusivement pour le Vir, l’homme intégral. Différent de l’Homo, l’homme biologique indissolublement lié à la terre, l’humus avec lequel il partage la racine, le Vir est l’homme vertical, le lien entre les êtres humains et les dieux.

Comme l’Andros grec, fait de corps et d’esprit, il est différent de l’Antropos qui n’est que l’être humain sans qualités héroïques et divines. Le Vir est le spartiate élevé pour combattre, éduqué depuis l’âge de sept ans à l’Agoghè, la discipline des défenseurs de la ville-état.

À l’époque contemporaine, c’est le guerrier des tranchées célébré par Junger dans Orages d’acier, où le soldat incarne l’idéal de l’être humain supérieur, le guerrier qui triomphe de la peur et de la mort pour défendre la patrie. Au combat, des forces surhumaines, uraniennes et chthoniennes se déchaînent, des états de conscience modifiés qui libèrent le principe divin présent en l’être humain : le Génie romain ou le Daimon grec.

Evola définissait cet état d’exaltation guerrière comme une rupture ontologique, le passage vers une dimension autre que l’ordinaire, une incursion dans le divin. Cet état, connu dans l’Antiquité, est évoqué par Tacite dans D’origine et situ Germanorum, où le courage et l’agressivité des peuples du Nord sont célébrés sous le nom de Furor. Les Berserkers, ou hommes-ours, et les Ulfhednar, hommes-loups, guerriers sacrés d’Odin, combattaient vêtus de simples peaux de bêtes dont ils absorbaient le pouvoir magique, insensibles au froid, à la douleur et à la peur, plongés dans une transe héroïque.

Dans la tradition nordique, ces combattants, fils de la tradition chamanique, se préparaient avec des danses frénétiques, des rites magiques et l’ingestion de substances psychotropes comme les champignons hallucinogènes. Envahis par la Fureur apparaissaient aux ennemis comme des guerriers invincibles guidés par des forces divines, des êtres magiques capables de dépasser la mort et toutes les limites humaines. Dans l’instant de la mort dans la tradition nordique et indoiranienne, le déchu est amené au Valhalla par les Valkyries ou Fravashi, accompagnatrices des braves dans l’au-delà.

Les vierges ailées symbolisent l’état supérieur de conscience que l’on éprouve dans la mort au combat, rapporté aussi par des athlètes de sport du courage en moments traumatiques. Un sentiment d’euphorie, de dépassement de la douleur physique, de peur, signe de passage à la dimension divine. Expérience magique décrite dans le chef-d’œuvre de la littérature russe Guerre et paix de Lev Tolstoï, où le prince Andrej Bolkonskj, officier de l’armée impériale russe, grièvement blessé à la bataille d’Austerlitz éprouve l’ivresse mystique de la mort.

Cet état supérieur de conscience est l’illumination finale des traditions initiatiques, la dernière épreuve pour passer le cycle des réincarnations ou roue du Samsara, extrême possibilité de libération du flux des existences et de la loi du Karma. Mais l’héroïsme, le sacrifice, la peur sont en train de disparaître pour faire place à un nouveau type humain : un gros esclave, moitié homme et moitié canapé qui vit dans l’illusion d’une vie vécue en regardant celle des autres.

En temps de paix l’homme intégral devient l’Anarche qui détruit l’esprit bourgeois, décide de la vie et de la mort sans attachement. Le Vir vainc l’esprit matérialiste de l’époque en redécouvrant l’ancienne spiritualité de la lignée, vivant la vie comme une aventure sans épargne, sachant que ce n’est qu’un passage. Il se libère de l’esclavage de la matière en jouissant du beau sans en être possédé, dépassant l’exigence d’apparaître avec la certitude d’être.

La vie en tant que milice, se battre pour un idéal sacralisant les moments de la vie avec un comportement impeccable. Le destin du Vir est la voie du courage qui revient dans le feu d’où il provient.

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