Guillaume Faye, dans les premières pages de Prelude to War, formule un diagnostic brutal mais lucide : l’Europe, bercée par l’illusion de la paix d’après-guerre, a cru pouvoir archiver l’Histoire. Il croyait que les droits, la consommation, le divertissement et la tolérance pouvaient remplacer le conflit, le destin, le pouvoir et l’identité. C’est l’illusion que Francis Fukuyama a codifiée en 1992 dans son essai La fin de l’histoire et le dernier homme, donnant voix à l’esprit de l’époque : la démocratie libérale comme aboutissement final de l’évolution humaine.
Mais précisément ce « dernier homme », , que Nietzsche avait prophétisé dans Ainsi parlait Zarathoustra, est aujourd’hui attaqué. Le dernier homme vit dans la sécurité, refuse le risque, craint la verticalité et refuse la différence. Il dit : « Nous avons inventé le bonheur » et rit. Mais comme l’écrit Nietzsche, « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Faye n’utilise pas la même terminologie, mais sa cible est identique : la civilisation européenne est aux mains d’hommes sans volonté, de gestionnaires du néant, de marionnettes postmodernes. Et contre eux revient l’Histoire, avec ses lois dures : guerre, migration, ethnie, religion, affrontement.
Là où Fukuyama voit un horizon plat et définitif, Faye entrevoit un seuil, une fracture, une époque terminale
La paix n’est qu’une pause. Les « droits » sont des anesthésiques. L’Union européenne, au lieu de devenir un empire, est devenue une machine pour désamorcer toute forme de volonté. Pourtant, dit Faye, le réveil est en marche. L’ère des « valeurs universelles » se heurte à l’âge des civilisations. Le post-humanisme cède la place au tribalisme. Les fantômes que l’Occident croyait avoir enterrés – identité, sang, frontière, religion – reviennent à s’imposer sur le plan politique et symbolique.
Comme pour Nietzsche, aussi pour Faye le nihilisme passif (le dernier homme) ne peut être renversé que par un nihilisme actif : destructeur, générateur, fondateur. Seule une action politique capable de rompre le charme du confort pourra donner un avenir à l’Europe. La question n’est plus de savoir si vous pouvez éviter le conflit, mais comment vous y prenez part.
Faye reprend – avec une ironie tragique – un schéma marxiste, mais le renverse : la vraie lutte de classe aujourd’hui n’est pas entre capital et travail, mais entre peuple autochtone européen et colonisateurs immigrés, soutenus par une bourgeoisie cosmopolite et nihiliste. En ce sens, Faye actualise la « théorie des blocs » en transformant le prolétariat européen en sujet révolutionnaire.
Ici le point n’est pas moral, mais stratégique
L’immigration n’est pas vue comme un phénomène social, mais comme une arme culturelle et démographique utilisée par le bloc dominant pour désintégrer l’identité des peuples européens. Si Alain de Benoist parlait d’homme déraciné, Faye va plus loin : nous sommes face à une tentative de remplacement de la population. Mais sa critique va au-delà et est plus radicale. Un des axes porteurs de l’œuvre est en effet la dénonciation de l’expansion islamique en Europe, vue non pas comme un problème d' »intégration, mais comme une stratégie de conquête religieuse et démographique.
Indépendamment du ton provocateur de l’auteur, on ne peut nier la radicalisation croissante de certaines communautés, la crise du modèle républicain français et le poids croissant de l’islam politique, même dans ses versions « modérées ». Faye, en avance sur de nombreuses analyses d’aujourd’hui, signale que le problème n’est pas seulement « l’islamisme », mais l’islam en tant que totalité théologique-politique incompatible avec la laïcité européenne. Une affirmation forte, mais aujourd’hui non dénuée de résonance dans le débat stratégique français.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, une partie de la droite radicale a cultivé un anti-américanisme réfléchi, parfois presque mystique
En réaction à l’occupation culturelle yankee et à l’ordre libéral post-1945, on a souvent perdu le principe stratégique : identifier l’ennemi principal non pas sur la base de l’idéologie, mais de la capacité réelle à menacer l’identité européenne. En ce sens, Faye non seulement « rompt le schéma », mais reprend une tradition intellectuelle minoritaire et courageuse qui part de Berto Ricci et arrive à Adriano Romualdi : dénoncer l’« américanisation » comme « forme ultime du nihilisme moderne », mais rejeter catégoriquement tout exotisme révolutionnaire ou culte de l’Orient comme alternative.
Faye en cela n’est pas moins radical, mais certainement plus concret. Il dénonce l’Amérique non comme une force d’occupation dans le sens militaire, mais comme un agent dissolvant : Hollywood, multiculturalisme, financiarisation de l’existence. Mais il réaffirme que l’ennemi qui avance, littéralement, avec « l’utérus et le Coran », c’est l’Islam. Dans Prelude to War il écrit : « L’Amérique est un adversaire parce qu’elle affaiblit l’Europe par des machinations sournoises, sans l’attaquer ouvertement. L’Islam, en revanche, nous envahit avec une armée inépuisable d’hordes fertiles. Et il marche, vraiment ».
C’est la vieille distinction stratégique de Carl Smith : celle entre adversaire et ennemi. L’adversaire peut être combattu, contenu, même allié si nécessaire. L’ennemi est existentiel, il faut le repousser sans compromis. Et la seule façon de le faire est d’emprunter la voie la plus difficile : celle de l’autonomie stratégique de l’Europe.
Un des passages les plus connus et controversés du livre est certainement la proposition géopolitique d’une grande alliance continentale de Paris à Moscou
Faye imagine une « Eurosibérie », évoquant Charlemagne, la Rus’ de Kiev et le mythe de la ligne blanche qui unit l’Atlantique et le Pacifique. Sur cette base qu’avait prédit aussi Karl Ernst Haushofer puis Carl Smith dans les grands espaces devrait se relancer et se structurer une nouvelle approche géopolitique actuelle, en s’appuyant sur l’union entre civilisations telluriques et traditionnelles rejetant l’Anglo américanisme mercantile et talassocratique.
Faye ne rejette pas en bloc l’Union européenne, malheureusement alors que nous décrétons cette institution bureaucratique. Il en voit les limites, l’approche technocratique, l’idéologie libérale-progressiste sous-jacente aux traités (de Maastricht à Amsterdam), mais il en reconnaît aussi la rupture historique par rapport à l’Europe des États-nations fermés et fragmentés.
Prelude to War n’offre pas de réponses simples. C’est un texte dur, parfois exagéré, certainement radical. Mais dans son essence, elle contient une vérité : l’Europe est en guerre, même si elle ne l’admet pas. La confrontation n’est pas seulement militaire, elle est démographique, spirituelle, symbolique. L’intuition reste valable : l’action identitaire non comme nostalgie, mais comme combat réel dans un monde qui n’a plus de temps pour les illusions. Et en cela, Faye se montre beaucoup plus optimiste qu’il ne veut le paraître : pour lui, en effet, la tâche historique de l’Europe n’est pas la haine mais la création. Aujourd’hui, celui qui veut défendre l’identité européenne ne peut pas penser en termes provinciaux : il doit raisonner en clé impériale, organique, continentale. L’Europe doit devenir un centre de force, de civilisation et de volonté historique. Mais comme pour le Zarathustra, Faye ne parle pas aux masses. Parle à ceux qui ont des oreilles pour entendre.






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