Au cours des dernières décennies, nous avons assisté à un phénomène aussi paradoxal que tragique : la soudure – souvent consciente – entre les revendications les plus radicales de la gauche et les objectifs du capitalisme financier mondial. Ce qui se proclamait « antagoniste » est devenu, en fait, l’avant-garde culturelle du nouvel ordre économique mondialisé. Un oxymore qui génère aujourd’hui un paradoxe permanent.
Mais peut-être ne s’agit-il pas du tout d’une « déviation ». Peut-être que la gauche ne s’est pas trahie elle-même : au contraire, elle revient simplement à ses racines les plus authentiques. Un retour, aussi paradoxal soit-il, à une rigueur marxiste plus pure. José Antonio Primo de Rivera, en 1935, en avait eu l’intuition avec une clarté éblouissante : « Nous combattons le marxisme parce qu’il nie l’esprit, parce qu’il nie l’essence religieuse de l’homme ». Plus qu’un système économique, le marxisme est une vision du monde : matérialiste, antimétaphysique, réductionniste. L’homme n’est que le produit des conditions matérielles, la religion est une illusion, la famille une superstructure, la patrie une invention bourgeoise.
Les combats actuels de la gauche – fluidité identitaire, déconstruction de la famille, attaque de la différence sexuelle, effacement de la mémoire historique et nationale – ne sont pas une trahison du marxisme, mais sa continuation naturelle. Là où le marxisme classique voulait détruire la bourgeoisie, le marxisme post-moderne veut détruire l’homme en tant qu’homme dans l’histoire – l’homme avec une identité et des racines profondes, ancré dans le temps authentique de la tradition et du projet. Il trouve dans le néolibéralisme mondialiste un allié parfait : en se déclarant antagonistes, ils se révèlent en fait simplement condescendants.
Le capitalisme contemporain n’a plus besoin de classes productives ni de travailleurs organisés
Il a besoin d’individus déracinés, de consommateurs solitaires et désorientés, éternellement insatisfaits, à la recherche de nouvelles identités à acheter. Et qui mieux que la gauche radicale peut légitimer idéologiquement cette transformation anthropologique ? La gauche a abandonné la question sociale pour embrasser la question du genre : elle ne combat plus le capital, mais l’ordre naturel. Elle ne conteste pas l’exploitation, mais la différence sexuelle. Elle ne protège pas les peuples, mais promeut le nomadisme et l’autodétermination du « je » contre toute forme d’appartenance contraignante. En effet, l’individu sans père ni fils, sans racines ni horizons, est la marchandise idéale. D’un point de vue psychologique, la « puanteur » culturelle de la gauche radicale s’explique en deux mots : conformisme extrême. En l’absence d’appartenances réelles fortes – famille, communauté, nation – l’individu postmoderne se réfugie dans des appartenances symboliques, immédiates, virtuelles. Le groupe woke, qui n’est inclusif que dans les mots, est basé sur des codes moraux rigides, des rituels verbaux et des processus d’exclusion – comme n’importe quelle autre « meute ». Le nouveau militantisme n’est plus guidé par la réalité, mais par le besoin d’appartenance et la peur de la marginalité.
Les « rebelles » d’aujourd’hui ne risquent rien : ils parlent comme tout le monde, pensent comme tout le monde et utilisent le langage imposé par le pouvoir économique et médiatique. Ainsi, dans la gauche radicale, le capital a trouvé non seulement la bonne idéologie, mais aussi la masse parfaite.
Dans ce contexte, la maternité – symbole ultime de la vie naturelle « oppressive » – est réduite à une fonction commerciale. La famille est neutralisée. L’enfant n’est plus le fruit de l’amour ou un projet de destin, mais un « gadget » à obtenir sur commande. La gestation pour autrui est célébrée comme une conquête de la liberté, alors qu’elle est souvent une forme d’exploitation néocoloniale. Mais tout cela passe, tant que nous parlons le langage des « droits ». La dure réalité est que nous sommes confrontés à un véritable eugénisme financier : ceux qui ont de l’argent peuvent avoir des enfants, ceux qui n’en ont pas sont encouragés à ne pas se reproduire. L’effondrement démographique des classes populaires, la désintégration de la famille traditionnelle, l’infantilisation permanente des masses ne sont pas des effets secondaires, mais font partie d’une stratégie précise : une décroissance contrôlée et sélective, une réorganisation de la société à l’échelle mondiale.
Le paradoxe est que ce système apparemment hyperlibéral a une racine marxiste
Non pas au sens économique – le capitalisme a gagné – mais au sens anthropologique et culturel. C’est l’accomplissement de la vision marxienne de l’homme comme entité totalement modelable, sans nature, sans transcendance, sans finalité autre que la matière elle-même. La gauche n’a pas perdu sa boussole : elle n’a fait que suivre la direction originelle avec une constance implacable. La pensée de Marx, purgée des idéaux de justice sociale et habillée d’un nouveau langage « inclusif », est aujourd’hui l’instrument parfait de la domination mondiale. Il n’y a plus d’oppresseurs armés : il y a des élites qui sourient en parlant de droits, tout en vidant la réalité de tout sens spirituel. Le travail est fait : l’homme est déconstruit. Ou plutôt, le « dernier homme » nicéen a été assemblé et pris en charge.
Face à cette dérive, la critique économique ou politique ne suffit pas. Un combat culturel et spirituel s’impose. Il faut réactualiser l’essence potentielle de l’homme : son identité, sa nature, son lien au sacré. Tant qu’il y aura une gauche qui célébrera la déconstruction identitaire au nom de la liberté absolue, la finance aura un allié puissant, fanatique et brutal. Pour combattre réellement le nouveau pouvoir, il faut renverser le paradigme : redessiner la famille, la communauté, la patrie, la transcendance en fonction d’un conflit ouvert contre le capitalisme financier, contre tout projet de « fin de l’histoire », contre toute doctrine politique égalitaire. Ce n’est qu’ainsi que pourra se construire une alternative réelle, enracinée, vitale. Car le véritable esprit révolutionnaire aujourd’hui n’est pas de « défendre l’humain » mais de le pousser au-delà de cette bestialité grégaire.






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